Le bus arrive avec plusieurs heures de retard mais ça n'a aucune importance, à partir de cet instant là le temps est comme suspendu .
Les deux hommes se disent au revoir tout en se gardant de laisser paraître leur émotion .Un homme ça pleure pas.
Le père retourne au douar convaincu que l'armée va faire de son fils un " homme" .
Saïd monte dans ce car bondé de villageois se rendant à Tizi vendre leur produit. Son ordre d'appel lui permet de voyager à l'oeil .
A l'intérieur du car il règne une atmosphère irrespirable et ça sent fort le poulailler. Dans les porte-bagages, en dessous des sièges et même dans l'allée centrale sont tassés pêle-mêle poules vivantes,oeufs , huile d'olive , pain. On y trouve même une caisse contenant des cobras et autre reptile appartenant à un vieux monsieur, charmeur de serpents.
Le car a pas mal valsé sur cette route montagneuse provoquant une panique générale chez les poules et des vomissements chez certains voyageurs. Malgré les odeurs nauséabondes la majorité vota contre l'ouverture des vitres, faisant ainsi le choix de garder la chaleur plutôt que d'aérer. Les minoritaires eux, s'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à prendre le taxi.
"Tizi-ouzou , ici Tizi-ouzou.Terminus , vérifiez de n'avoir rien oublié dans le car. Votre chauffeur ammi Kaci et son receveur Mohand espèrent que vous avez effectué un agréable voyage et vous disent à bientôt " . Ce texte pré-enregistré et lu par une douce voix féminine est diffusé par haut-parleur dans les trois langues amazigh, arabe et français.
"L'express" Tizi-Alger est pris d'assaut par une bande de jeunes gens boutonneux à peine sortis de l'adolescence . Comme Saïd ils partent tous effectuer leurs obligations militaires. Ça fume, ça chique, ça papote.
Dans le lot des voyageurs il y a aussi des moins jeunes dont certains font déjà petits vieux. Et vue la tronche qu'ils font on comprend aisément qu'ils ne soient pas du tout contents de monter dans ce train. Ce sont certainement des sursitaires en fin de sursis et des déboutés du "soutien de famille". Pour la plupart ils sont déjà installés dans la vie et n'ont donc aucune envie d'aller servir gratos pendant 24 mois. Certains d'entre eux, un épais dossier médical dans leur bagage , nourrissent encore l'espoir de se faire exempter.
A Alger Saïd est comme chez lui. Cafés, hôtels , restaurants affichent tous l'enseigne " ouispik tamazight " suivie du dessin du drapeau kabyle pour ceux qui ne lisent pas comme Saïd .