Saïd, jeune berger, vit avec sa famille reclus au fin fond de la montagne. Son douar est resté en dehors du temps . On va chercher l’eau à la source et on s’éclaire encore au quinquet et à la bougie.Toutes les études techniques depuis l’EGA jusqu’à la Sonelgaz ont conclu à la non-faisabilité de l’électrification du douar . Trop loin pour être raccordé à quelque réseau électrique, téléphonique ou d’eau.
A propos une anecdote me vient à l'esprit et j'ai envie de la raconter. C'était au temps du socialisme et de ses injazet en grande fanfare. La télé a été interviewer au fin fond du sahara, ça se faisait beaucoup à l'époque, une vieille dame qui venait juste de bénéficier de l’électricité (pour ses quatre vingt dix ans !) : wach raâyek ya mma fi houkoumetna? et la vieille ,toute « illuminée », de répondre: ya weldi ellah ikhalinna Digoul.
Le petit Saïd coule des jours heureux dans sa montagne au milieu de ses moutons, jouant des airs mélodieux avec sa flûte .C'est un cheikh de Gasba et a un bon public, le djurdjura qui reprend ses airs avec un écho de qualité numérique.
Il n'a jamais été à l'école et tout ce qu’il a appris lui vient de sa grand’mère, bergère elle-même jusqu‘à ce que sa vue baisse, et de la nature. Pas une plante, pas un oiseau, pas une bête n’a de secret pour lui. Ses prévisions météorologiques sont beaucoup plus fiables qu'ahwel ettaks de l'Entv. D’ailleurs la télé, sa famille n’en a jamais eue, faute d’électricité ça je l'ai déjà dit.
Saïd reçoit son ordre d’appel pour le service militaire. Ah ! Quand même cette fois-ci on a pensé à lui. Il est affecté à Alger, ville qu’il ne connaît pas. D’ailleurs c’est la première fois de sa vie qu’il est contraint de quitter sa montagne.
C’est un jour triste pour la famille qui voit partir le mazouzi vers des cieux hostiles sans compter qu’il ne sera plus là pour s’occuper des moutons.
Comme à son habitude c’est à l’appel de la prière du fajr que la mère se lève. Ce jour là elle prie plus longtemps que d’habitude. Sa voix douce et fragile psalmodie des incantations que les ondes transportent avec discrétion jusqu’aux oreilles de Saïd : Ya rabbi fait que la paix règne sur ce monde et que les mouâminines s’unissent, ya rabbi prête longue vie à notre raïs pour le bien de notre watan, ya rabbi préserve mon fils des mauvaises fréquentations…
Cette nuit là il a beaucoup neigé et le douar est tout blanc.
Le paysage fait penser à ce tableau que le maître de CM2, Mr Duchemin, qui n’est plus de ce monde et qui fût un grand joueur de rugby faut le dire, accrochait au mur pour préparer une rédaction sur le thème de « l’hiver ». D’ailleurs je garde un chaud souvenir de cette année là , mon statut de dernier de la classe me donnait ce privilège d’être adossé au poêle . C’est bien fait pour les fayots de se les geler prés du bureau du maître.
C’était moi qui devais entretenir la flamme du poêle en y glissant une bûche de bois lorsque cela était nécessaire. J’étais en quelque sorte le cheminot du train à vapeur qui alimente régulièrement la machine en charbon afin de tenir la cadence de la locomotive.
Dans la cheminée les fagots de bois sont incandescents. La mère y dépose un tajine de galettes de pain .Elle les retourne de temps à autre avec ses mains insensibilisées à la chaleur à force de labeur. Les galettes seront cuites lorsqu’elles seront colorées des deux côtés.
Saïd prolonge pour la dernière fois ce plaisir de rester sous la couverture et ressentir la chaleur qui envahit sa chambre sur fond de crépitement de bois sec. L’odeur du bon pain chatouille ses narines et excite ses papilles. Hmmm ! du pain trempé dans l’huile d’olive !
