Ça y est elle est là ! elle fait trembler plus d'une wilaya . Autorités et citoyens sont sur le pied de guerre. Après plusieurs reports la fameuse liste des bénéficiaires de logements sociaux est enfin punaisée sur le tableau d’affichage de la mairie. On a dû gommer des noms , en rajouter d'autres, regommer ,en rajouter ...Tout le staff de l’APC retient son souffle . Les logements il n’y en aura pas pour tout le monde de toute façon et les recalés se tiennent prêts à mettre à feu et à sang la ville . La tension est perceptible , plusieurs cars de CNS quadrillent la ville.
On a encore en mémoire les déboires de la précédente liste qui a fait sauter l'ancien maire . Les mécontents avaient montés une intifadha pendant plusieurs jours . Le bilan était lourd ; des voitures officielles caillassées, des bâtiments publics incendiés , des routes coupées par des pneus brûlés et les urgences n’avaient pas chômé ce jour-là .
Le catalyseur de cette explosion de violence , des noms de notables figuraient sur le listing ! Evidemment ils ne remplissent pas la condition « être smicard » , 5 fois smicard et encore !
On croise les doigts là haut , surtout pas une deuxième intifada.
Ce jour là c’est l’occasion pour les plus démunis de venir harceler la générosité des croyants. Il faut se lever tôt pour prendre les meilleures places aux abords de la mosquée et bien se vendre. Alors on met en valeur son handicap, véritable fond de commerce .T’as au hit parade des démunis la femme entourée de bambins morveux, éméchés et en bas âge; on peut supposer que le géniteur a mis tout le monde à la rue et a gardé à lui seul l’appart ou il vit avec une nouvelle épouse; la loi le lui permet. Vient ensuite une belle brochette d’handicapés en tout genre. A croire qu’ils sont là pour un casting dans un film d’épouvante. Le vendredi est un jour béni pour eux car c’est là ou ils réalisent leur meilleur chiffre d’affaires. Certains mendiants ont fait le choix de ne bosser que ce jour là et récupérer les autres jours de la semaine. Travailler un jour férié ça rapporte, c’est connu. Ils profitent ainsi du temps libre pour satisfaire leurs passions ; jouer au tiercé, aller à la pêche, surfer sur le net, flâner devant les magasins….
C’est devenu presque un rituel. Chaque matin que Dieu fait, excepté vendredi, Wari descend au même café .Un p’tit noir avec un verre d‘eau ,un croissant , une qafla et ça repart. Ça repart direction le lycée. Non pour étudier ,il y a longtemps qu’on l’a remercié, mais pour faire son business. Il vend du hach traité en barrettes de 100g et 200g , de l’aldol à diluer dans le café ou le jus , ainsi que des qafla ,comprimés de psychotrope ,le rivotril, 2mg. Ça rapporte gros. A 2000 DA la machta ( barrette de 20 qafla ) achetée 70 auprès de la pharmacie du service de psychiatrie ,il empoche prés de 30 fois sa mise !
En plus d’être juteuse son activité a aussi le mérite de contribuer à la paix sociale . On ne verra pas les pharmaciens ni les magasiniers du service de psychiatrie dans les rangs des manifs de salariés réclamant une hausse de salaire.
Wari, elm’qafal , gagne bien sa vie et ses séjours en taule ne durent pas longtemps car il a les moyens de payer les avocats qui connaissent les juges plutôt que le droit.
Monsieur est député et maire à la fois. C’est le député-maire .
Le député -maire n’est pas un parachuté. Sa tribu est archi-connue dans le coin. Il descend d’une famille de notables. La traçabilité, qui n’est pas contrairement à ce que l’on croît l’apanage des moutons, est un gage de confiance pour la population qui vote pour lui à plus de 98,999...% . Cela fait plus d’un quart de siècle que ça dure et c’est pas prêt de s’arrêter .
Son rôle est de remonter à la capitale les doléances de ses administrés. C’est bien.
Monsieur le député est dans l’opposition .Il va contribuer à la bonne santé de la démocratie en débattant becs et ongles sur les projets de société. C’est même très bien.
Monsieur le député dispose d’une grosse fortune personnelle et sa seule motivation est le bien-être du citoyen qui l’a mis en place. C’est beau. Monsieur le député est disponible tout le temps qu’il n’est pas dans la capitale .Sa permanence ne désemplit pas et il reçoit avec le sourire.
Quel homme!
Monsieur le député est allé plusieurs fois à la mecque et ne rate jamais la prière du vendredi à la grande mosquée à moins qu‘il ne tombe malade . C’est donc un homme bien.
Monsieur le député-maire était un révolutionnaire de la première heure. Il a beaucoup de récits de guerre. Ce sont ses proches qui se chargent de les raconter à sa place. Quelle humilité !
Monsieur le député-maire s’arrête au feu rouge même lorsque le policier bloque la circulation pour lui. Quel bel exemple de civisme pour les électeurs!
Monsieur le député-maire est incollable sur le prix de la baguette et du kilogramme de pomme de terre. Quelle proximité avec ses administrés .
Monsieur le député-maire ne rate pas un jour de marché pour aller serrer les mains de ses ouailles et s’enquérir de leur santé et celle des leurs. Quel filou ! Monsieur le député-maire est le premier arrivé à sa mairie et le dernier parti. Sa vie privée passe après. Quel sacrifice!
Monsieur le député-maire est accusé de détournement de deniers publics et d’attributions de marchés sans appels d’offres, d'emplois fictifs, d'acquisition de logements sociaux pour sa progéniture . C’est pas bien. Monsieur le député-maire est couvert par l’immunité politique. Le juge l’a dans le baba.
Monsieur le député-maire ne sera jamais poursuivi. Sa population lui renouvellera sa confiance qui l’ immunisera pour 5ans encore.
Monsieur le député-maire, presque centenaire , atteint d’alzheimer et de parkinson est maintenant sénateur. Désormais il peut roupiller tranquille à l’assemblée. Chuuut! La sieste de monsieur le député-maire, pardon le sénateur est sacrée.
Lui par contre il a du mal à se souvenir de moi. Je ne brillais pas particulièrement en classe et je n’ai pas de signe particulier . Ce qui brouille le plus les cartes pour lui c’est que j’ai beaucoup changé moi. J’ai évolué physiquement et pas dans le bons sens. De chétif je suis passé à bedaineux , je n’ai plus beaucoup de cheveux , il me manque pas mal de dents et je porte des lunettes de vue avec des verres très épais . C’est vrai que je ne suis pas bien servi par la nature mais je me console en me disant heureusement que je suis « homme » . Vous m’imaginez en femme ? L’horreur.
_ Je le fixe. C’est pas l’Baroudi ?
_Wah sahbi . On s’connaît ?
_Tu t’souviens pas de moi ? Je suis Kadirou . On était ensemble au lycée...
J’ai fini par le convaincre . ça n’a pas été facile pour lui . Je le comprends.
_Ah mais c’est toi ! comment vas-tu h'bibi ? ton âme est longue ! sobhanallah on parlait de toi avec Wari il n’y a pas si longtemps .
_Hambouk, chkoun wari ?
_Notre wari ! tu l’connais pas ? Wari le buveur d’encre.
_Ah ! dis-moi « Wari » . Mais oui Wari, comment j’ai pu l’oublier lui ! Alors qu’est-ce qu’il devient ?
_ ........., ........ .
Après quelques échanges sur nos « perdus de vue » on se décide à prendre place sur la terrasse du café « Au bon vieux temps ».
Deux cafés bien serrés et deux verres d’eau glacés pour arroser mes retrouvailles avec l’Baroudi .
A peine servis que le portable de Baroudi sonne .
_Smahli une minute Kadirou .
_Mais je t’en prie l’Baroudi.
Fin de la conversation téléphonique une demi-heure après.
_Tu m’excuseras c’était pour les affaires .
_C’est normal l’Baroudi , c’est normal .
_Le café est froid ! s’étonna- t-il . Et il enchaîne: alors je te disais …
Il n’a pas eu le temps de terminer sa phrase que son portable se met à sonner une deuxième fois.
_Allô! oui! Fatiha ?…..
Tu m' la f'ras pas une seconde fois . Adieu l’Baroudi .