Ils s’appellent ninjas et sévissent la nuit. Leur proie des métaux ferreux et non ferreux . Leurs commanditaires les ferrailleurs . Leur signature des trous dans la ville. Leur motivation de l'argent .
Attention où vous mettez les pieds ! Plusieurs quartiers de la ville voient disparaître la nuit plusieurs centaines de couvercles d’égouts. A 10 000 D.A l'unité ça donne des idées à plus d'un hittiste.
Toujours dans la catégorie ²ferreux et non ferreux² on note la disparition de câbles téléphoniques et électriques, poteaux, plaques de signalisation,panneaux publicitaires, clôture de jardins, lampadaires, tôles et même de fibres optiques ! Décidemment rien ne résiste aux ninjas.
La "profession" a de beaux jours devant elle. la source des nouvelles recrues est intarissable , l'école fournit plus d'un demi-million de hittistes par an .
Prendre le large sur un pneumatique pour rejoindre ²l’eldorado² ou prendre une bouche d’égout pour la revendre au ferrailleur du coin doit interpeller en premier lieu des dirigeants, plutôt soucieux d’assurer leurs arrières, à se pencher sérieusement sur le chômage, l’éducation et la délinquance dans un pays qui se targue d'être riche en milliards de dollars.
C’est devenu presque un rituel. Chaque matin que Dieu fait, excepté vendredi, Wari descend au même café .Un p’tit noir avec un verre d‘eau ,un croissant , une qafla et ça repart. Ça repart direction le lycée. Non pour étudier ,il y a longtemps qu’on l’a remercié, mais pour faire son business. Il vend du hach traité en barrettes de 100g et 200g , de l’aldol à diluer dans le café ou le jus , ainsi que des qafla ,comprimés de psychotrope ,le rivotril, 2mg. Ça rapporte gros. A 2000 DA la machta ( barrette de 20 qafla ) achetée 70 auprès de la pharmacie du service de psychiatrie ,il empoche prés de 30 fois sa mise !
En plus d’être juteuse son activité a aussi le mérite de contribuer à la paix sociale . On ne verra pas les pharmaciens ni les magasiniers du service de psychiatrie dans les rangs des manifs de salariés réclamant une hausse de salaire.
Wari, elm’qafal , gagne bien sa vie et ses séjours en taule ne durent pas longtemps car il a les moyens de payer les avocats qui connaissent les juges plutôt que le droit.
Monsieur est député et maire à la fois. C’est le député-maire .
Le député -maire n’est pas un parachuté. Sa tribu est archi-connue dans le coin. Il descend d’une famille de notables. La traçabilité, qui n’est pas contrairement à ce que l’on croît l’apanage des moutons, est un gage de confiance pour la population qui vote pour lui à plus de 98,999...% . Cela fait plus d’un quart de siècle que ça dure et c’est pas prêt de s’arrêter .
Son rôle est de remonter à la capitale les doléances de ses administrés. C’est bien.
Monsieur le député est dans l’opposition .Il va contribuer à la bonne santé de la démocratie en débattant becs et ongles sur les projets de société. C’est même très bien.
Monsieur le député dispose d’une grosse fortune personnelle et sa seule motivation est le bien-être du citoyen qui l’a mis en place. C’est beau. Monsieur le député est disponible tout le temps qu’il n’est pas dans la capitale .Sa permanence ne désemplit pas et il reçoit avec le sourire.
Quel homme!
Monsieur le député est allé plusieurs fois à la mecque et ne rate jamais la prière du vendredi à la grande mosquée à moins qu‘il ne tombe malade . C’est donc un homme bien.
Monsieur le député-maire était un révolutionnaire de la première heure. Il a beaucoup de récits de guerre. Ce sont ses proches qui se chargent de les raconter à sa place. Quelle humilité !
Monsieur le député-maire s’arrête au feu rouge même lorsque le policier bloque la circulation pour lui. Quel bel exemple de civisme pour les électeurs!
Monsieur le député-maire est incollable sur le prix de la baguette et du kilogramme de pomme de terre. Quelle proximité avec ses administrés .
Monsieur le député-maire ne rate pas un jour de marché pour aller serrer les mains de ses ouailles et s’enquérir de leur santé et celle des leurs. Quel filou ! Monsieur le député-maire est le premier arrivé à sa mairie et le dernier parti. Sa vie privée passe après. Quel sacrifice!
Monsieur le député-maire est accusé de détournement de deniers publics et d’attributions de marchés sans appels d’offres, d'emplois fictifs, d'acquisition de logements sociaux pour sa progéniture . C’est pas bien. Monsieur le député-maire est couvert par l’immunité politique. Le juge l’a dans le baba.
Monsieur le député-maire ne sera jamais poursuivi. Sa population lui renouvellera sa confiance qui l’ immunisera pour 5ans encore.
Monsieur le député-maire, presque centenaire , atteint d’alzheimer et de parkinson est maintenant sénateur. Désormais il peut roupiller tranquille à l’assemblée. Chuuut! La sieste de monsieur le député-maire, pardon le sénateur est sacrée.
Lui par contre il a du mal à se souvenir de moi. Je ne brillais pas particulièrement en classe et je n’ai pas de signe particulier . Ce qui brouille le plus les cartes pour lui c’est que j’ai beaucoup changé moi. J’ai évolué physiquement et pas dans le bons sens. De chétif je suis passé à bedaineux , je n’ai plus beaucoup de cheveux , il me manque pas mal de dents et je porte des lunettes de vue avec des verres très épais . C’est vrai que je ne suis pas bien servi par la nature mais je me console en me disant heureusement que je suis « homme » . Vous m’imaginez en femme ? L’horreur.
_ Je le fixe. C’est pas l’Baroudi ?
_Wah sahbi . On s’connaît ?
_Tu t’souviens pas de moi ? Je suis Kadirou . On était ensemble au lycée...
J’ai fini par le convaincre . ça n’a pas été facile pour lui . Je le comprends.
_Ah mais c’est toi ! comment vas-tu h'bibi ? ton âme est longue ! sobhanallah on parlait de toi avec Wari il n’y a pas si longtemps .
_Hambouk, chkoun wari ?
_Notre wari ! tu l’connais pas ? Wari le buveur d’encre.
_Ah ! dis-moi « Wari » . Mais oui Wari, comment j’ai pu l’oublier lui ! Alors qu’est-ce qu’il devient ?
_ ........., ........ .
Après quelques échanges sur nos « perdus de vue » on se décide à prendre place sur la terrasse du café « Au bon vieux temps ».
Deux cafés bien serrés et deux verres d’eau glacés pour arroser mes retrouvailles avec l’Baroudi .
A peine servis que le portable de Baroudi sonne .
_Smahli une minute Kadirou .
_Mais je t’en prie l’Baroudi.
Fin de la conversation téléphonique une demi-heure après.
_Tu m’excuseras c’était pour les affaires .
_C’est normal l’Baroudi , c’est normal .
_Le café est froid ! s’étonna- t-il . Et il enchaîne: alors je te disais …
Il n’a pas eu le temps de terminer sa phrase que son portable se met à sonner une deuxième fois.
_Allô! oui! Fatiha ?…..
Tu m' la f'ras pas une seconde fois . Adieu l’Baroudi .
L'énigme de la valise reste entière, le dernier voyageur n'en veut pas.
Nous patientons au pied du boeing en prévision d'un troisième round . Les esprits s'échauffent sous le cagnard du tarmac.On est venu de loin prendre l'avion . Certains ont roulé toute la nuit tandis que d'autres avaient carrément passé la nuit aux abords de l'aéroport.
A ce niveau de la compétiton tout le monde craque , depuis les autorités jusqu'aux voyageurs.
Et puis tout à coup une soudaine agitation s'empare des agents de sécurité aéroportuaire tous les lèvres collées à un walkie talkie.Un haut gradé impeccablement sapé arrive sur les lieux accompagné d'une équipe de déminage.Le cabas vit là ses derniers instants.
Un périmètre de sécurité est formé et nous sommes tous planqués derrière un talus.Un artificier fait exploser le cabas à distance.On entend comme un petit bruit de pétard mouillé et puis plus rien.
On ne saura jamais à qui était le cabas .
Tout le monde embarque . Décollage imminent . Nous sommes priés de se la boucler et de ne pas fumer dans les toilettes . Néanmoins on peut toujours chiquer et cracher par terre ça ne met pas en danger la sécurité de l'avion.
