Provisions de galettes de pain pour au moins une semaine , savonnette, serviette…sont emballées dans un vieux cabas. Sans oublier le nécessaire pour le rasage, ce qui peut prêter à sourire lorsqu’on voit les quelques duvets sur le menton de Saïd.
Dernière vérification des papiers. Ordre d’appel ? Ordre d’appel.
Carte d’identité ? Carte d’identité. Tout est en ordre.
Le chemin jusqu’à la capitale est long, il faut y aller. La mère serre son petit dans ses bras : « Prends soin de toi mon fils ! » lui dit-elle la gorge nouée.
Et à peine libéré des bras de la mère que la grand’mère sonne la charge ; on sent une grande complicité entre eux. Elle file à son petit fils des œufs durs. L’attendra-t-elle jusqu’à sa première permission ? Inna el â3marou biyadi llah. Il posa un dernier baiser sur le front de sa grand’mère et un autre sur celui de sa mère .
Faute de route carrossable les quelques kilomètres qui séparent le douar de la nationale se font à dos d’âne. C’est le père qui est aux manettes et malgré sa dextérité légendaire, la bête n'en fait qu’à sa tête parfois. Le port du casque est alors vivement recommandé.
Un petit coup de talon sur les fesses de l’âne et c’est parti. Erra !
Saïd, jeune berger, vit avec sa famille reclus au fin fond de la montagne. Son douar est resté en dehors du temps . On va chercher l’eau à la source et on s’éclaire encore au quinquet et à la bougie.Toutes les études techniques depuis l’EGA jusqu’à la Sonelgaz ont conclu à la non-faisabilité de l’électrification du douar . Trop loin pour être raccordé à quelque réseau électrique, téléphonique ou d’eau.
A propos une anecdote me vient à l'esprit et j'ai envie de la raconter. C'était au temps du socialisme et de ses injazet en grande fanfare. La télé a été interviewer au fin fond du sahara, ça se faisait beaucoup à l'époque, une vieille dame qui venait juste de bénéficier de l’électricité (pour ses quatre vingt dix ans !) : wach raâyek ya mma fi houkoumetna? et la vieille ,toute « illuminée », de répondre: ya weldi ellah ikhalinna Digoul.
Le petit Saïd coule des jours heureux dans sa montagne au milieu de ses moutons, jouant des airs mélodieux avec sa flûte .C'est un cheikh de Gasba et a un bon public, le djurdjura qui reprend ses airs avec un écho de qualité numérique.
Il n'a jamais été à l'école et tout ce qu’il a appris lui vient de sa grand’mère, bergère elle-même jusqu‘à ce que sa vue baisse, et de la nature. Pas une plante, pas un oiseau, pas une bête n’a de secret pour lui. Ses prévisions météorologiques sont beaucoup plus fiables qu'ahwel ettaks de l'Entv. D’ailleurs la télé, sa famille n’en a jamais eue, faute d’électricité ça je l'ai déjà dit.
Saïd reçoit son ordre d’appel pour le service militaire. Ah ! Quand même cette fois-ci on a pensé à lui. Il est affecté à Alger, ville qu’il ne connaît pas. D’ailleurs c’est la première fois de sa vie qu’il est contraint de quitter sa montagne.
C’est un jour triste pour la famille qui voit partir le mazouzi vers des cieux hostiles sans compter qu’il ne sera plus là pour s’occuper des moutons.
Comme à son habitude c’est à l’appel de la prière du fajr que la mère se lève. Ce jour là elle prie plus longtemps que d’habitude. Sa voix douce et fragile psalmodie des incantations que les ondes transportent avec discrétion jusqu’aux oreilles de Saïd : Ya rabbi fait que la paix règne sur ce monde et que les mouâminines s’unissent, ya rabbi prête longue vie à notre raïs pour le bien de notre watan, ya rabbi préserve mon fils des mauvaises fréquentations…
Cette nuit là il a beaucoup neigé et le douar est tout blanc.
Le paysage fait penser à ce tableau que le maître de CM2, Mr Duchemin, qui n’est plus de ce monde et qui fût un grand joueur de rugby faut le dire, accrochait au mur pour préparer une rédaction sur le thème de « l’hiver ». D’ailleurs je garde un chaud souvenir de cette année là , mon statut de dernier de la classe me donnait ce privilège d’être adossé au poêle . C’est bien fait pour les fayots de se les geler prés du bureau du maître.
C’était moi qui devais entretenir la flamme du poêle en y glissant une bûche de bois lorsque cela était nécessaire. J’étais en quelque sorte le cheminot du train à vapeur qui alimente régulièrement la machine en charbon afin de tenir la cadence de la locomotive.
Dans la cheminée les fagots de bois sont incandescents. La mère y dépose un tajine de galettes de pain .Elle les retourne de temps à autre avec ses mains insensibilisées à la chaleur à force de labeur. Les galettes seront cuites lorsqu’elles seront colorées des deux côtés.
Saïd prolonge pour la dernière fois ce plaisir de rester sous la couverture et ressentir la chaleur qui envahit sa chambre sur fond de crépitement de bois sec. L’odeur du bon pain chatouille ses narines et excite ses papilles. Hmmm ! du pain trempé dans l’huile d’olive !
A partir de cet instant là tu n’entendras plus le taxi. Il va vivre un moment d’intense émotion .
Un vieux poste-cassette, véritable pièce de musée, grésillant, peine à tourner une cassette de 3dab elkabr . Les paroles transpercent le cœur du taxi. Il est en transe.Il a les larmes aux yeux et une grande tristesse se lit sur son visage. Ça te fend le cœur de le voir dans cet état. Le pauvre ! il doit avoir gros sur la patate. Tu viendrais à le consoler presque.
Le cheikh tourne en boucle tout le temps que le moteur tourne. Mais soudain tu prends peur. Tu trouves quand même bizarre cette idée d’écouter le cheikh juste après que le moteur a basculé au gaz. Non , il doit y avoir une raison. Est-ce une préparation psychologique pour commettre le pire ? Et là tu penses tout de suite à cette vidéo "posthume" du jeune kamikaze palestinien armé jusqu’aux dents et bourré d’explosifs expliquer son martyr ,le Coran à la main. Tout s’effondre autour de toi. Tu ne penses plus à la dolma prévue pour le repas de ce midi. T’as la pétoche au point où de grosses gouttes de sueur perlent sur ton front. Si c’est à quoi tu penses, tu préfères descendre tout de suite. Ton imagination te dicte de te préparer à sauter avant que la chose n’arrive. Tu te sens pas bien. T’as envie de vomir.
La voix du cheikh s’accélère et se déforme pour ressembler à celle de Donald , Donald le canard pas le Chien. C’est la cassette qui est en train de se faire bouffer par le poste. Cela met fin momentanément à l’atmosphère de mort qui règne dans le taxi et à toi de sortir de ton délire .
T’as pas le temps de reprendre tes esprits que Mc Gayver a déjà rembobiné la bande à l’aide du tournevis qui lui avait permis de permuter tout à l’heure les tuyaux essence/gaz. Le calvaire peut reprendre .
Il te reste encore un bon 500m avant d‘arriver chez toi mais le taxi n’ira pas plus loin. Il a décrété que sa zone s’arrêterait là.
Tu n’insistes pas. Au fond t’es soulagé que ça se termine . A partir de cet instant là tu ne subira plus la dictature du taxi , ni le stress qu’il t’a foutu .Tu paies ta course avec un gros billet et tu claques la portière énergiquement histoire de te venger. Le taxi est au bord de la crise de nerfs. Bon courage au prochain client.
Le taxi broute. Tu penses à une panne sèche imminente et tu croises les doigts pour que ça ne soit pas le cas. Tes légumes ne sont plus aussi frais que ce matin. La sardine commence déjà à sentir malgré qu'elle soit enveloppée dans ce plastique noir et de grosses mouches colorées lui tournent autour .Il faut dire qu'elle avait déjà les yeux rouges ta sardine lorsqu'il tu l'as acheté .
Tranquille, le taxi se gare, arrête le moteur et met le nez sous le capot . C'est Mc Gayver en action. Il défait un tuyau , apparemment d'essence, pour remettre à la place un autre raccordé à une bouteille de butane placée dans le coffre . T'as pas l'esprit tranquille devant tout ce bidouillage et tu te demandes si tu vas encore remonter dans ce taxi. Ce n'est pas que tu sois contre le progrès mais tu te poses quand même des questions sur ta sécurité. Il suffit que quelqu'un te rentre dans la caisse pour que la bouteille de gaz explose. La police scientifique ramassera tes restes pour t'identifier.
Dans le journal on peindra de toi le tableau du kamikaze qui a râté sa cible . On racontera sur toi que t'as actionné un peu trop tôt ta charge. C'est tout trouvé, c'est la caserne d'en face qui était visée.
Ton coeur s'arrête de battre au moment où le taxi réactionne le contact. Un grand silence dans ta tête puis plus rien. Lorsque tu reviens à toi tu te rends compte que ça gaze. Des ratés par moment mais d'après le taxi c'est juste une histoire de détendeur abîmé. Cela ne contribue pas vraiment à détendre l'atmosphère. Il connaît un type , par l'intermédiaire d'un autre type qui connaît un type et qui lui promet de lui ramener le détendeur d'origine...douteuse ou taïwanaise. Les pistes sont volontairement brouillées ,comme ça le jour où ça pète bah responsables . Ça promet.
Tu lui indiques ta destination,il ne fronce pas le sourcil.
La déco intérieure du taxi est style art-déco. Un tissu genre tapis de prière habille le tableau de bord, un chapelet et une main de Fatima accrochés au rétro intérieur pendouillent devant ton nez. Sur la plage arrière, un chien en peluche bouge sa tête à travers une vitre tamisée par le portrait de Zidane .
Il parle et il parle et il parle . Pas à toi, à lui-même. On dirait pas comme ça mais t’apprends beaucoup de chose auprès de lui. Tu sauras dorénavant que les conducteurs de maintenant ont eus leur permis dans Bonux, les politiques sont tous des voleurs,les motards prennent tous errachwa ,le dinar est tombé trop bas et que même la pièce détachée « Taïwan » est hors de prix . Il est branché international aussi et là tout y passe : Irak, Falastine,Israïl, Mèricaine,Essomale, Essoudane ,Eddarfour . Dans son monologue tu sens la haine de Bush, de Blair, de Sharon, d’Olmerde et des Arabes,les bouaâbaya comme il les appelle. Il a beaucoup d’estime pour Nasrallah par contre. Il est rentré dans son cœur depuis le jour où il a donné une raclée aux juifs.
